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La rupture est désormais actée. Alors que le retrait du Burkina Faso, du Mali et du Niger de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (Cédéao) est devenu effectif depuis janvier 2025, les chefs d’État de l’organisation, réunis à Abuja le 22 juin, tentent de reprendre la main. Dans une ambiance feutrée mais sous haute tension politique, ils ont annoncé la création d’une troïka ministérielle, censée gérer les retombées d’un désengagement qui signe un profond bouleversement dans l’équilibre régional.
Cette troïka, appuyée par un négociateur en chef et le président de la Commission de la Cédéao, a pour mission d’« organiser » les discussions post-retrait. Traduction : tenter de limiter les dégâts d’une perte de trois membres clés, désormais réunis au sein de l’Alliance des États du Sahel (AES), qui ne cache plus ses ambitions de souveraineté totale. Car ce départ collectif n’est pas qu’un simple repli administratif. Il incarne une contestation frontale de l’architecture politique ouest-africaine, longtemps perçue comme inféodée à des logiques néocoloniales et à des intérêts extérieurs.
Le Mali, le Burkina Faso et le Niger, en créant en juillet 2024 une confédération politique dotée de ses propres symboles, passeport, hymne et projet de défense commune, ne se contentent pas de tourner le dos à Abuja : ils tracent un nouveau chemin. L’AES entend répondre aux défis sécuritaires, économiques et institutionnels à partir de ses propres priorités, sans tutelle extérieure, sans ingérence. Une rupture assumée, dans un contexte où les sanctions imposées par la Cédéao aux régimes de transition militaires ont creusé le fossé entre les peuples et une organisation accusée d’avoir trahi sa mission d’intégration au profit d’une logique punitive.
Officiellement, les deux blocs disent vouloir préserver la libre circulation des personnes et des biens. Mais derrière ces déclarations de principe, chacun campe sur ses positions. L’un prône le retour à l’ordre institutionnel classique ; l’autre revendique une refondation souverainiste. Entre les lignes du discours d’adieu du président sortant de la Cédéao, Bola Ahmed Tinubu, se lit une inquiétude : « Nos portes restent ouvertes », a-t-il déclaré. Mais dans les faits, la fracture est profonde. Le dialogue initié à Bamako le 22 mai dernier entre les représentants de l’AES et la Cédéao n’a débouché sur aucune avancée tangible.
La troïka qui se met en place aujourd’hui ressemble à un instrument de gestion de crise tardif, plutôt qu’à une réelle passerelle de réconciliation. Les États de l’AES, forts d’une dynamique populaire et d’un discours d’émancipation, paraissent peu enclins à un retour en arrière. À Abuja, le message a été entendu, mais pas encore compris : c’est d’une refondation de la coopération régionale qu’il s’agit, pas d’un simple réajustement diplomatique.
Loba P.
