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Cacao : quand l’État ivoirien vole au secours des planteurs face à l’asphyxie du marché

ByÉquipe LeJourPile

Jan 29, 2026

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Face à la mévente persistante du cacao et à l’immobilisation des stocks, l’intervention directe du Conseil du Café-Cacao apparaît comme une bouée de sauvetage pour des milliers de producteurs. Mais derrière l’urgence sociale, cette opération révèle aussi la fragilité structurelle du modèle de commercialisation et la dépendance croissante des planteurs aux décisions de l’État.

Des stocks bloqués, des familles sous pression

Dans les zones de production, la crise ne se lit pas dans les chiffres, mais dans les cours de village. Depuis plusieurs semaines, des tonnes de fèves issues de la campagne principale 2025-2026 dorment dans les magasins des coopératives. Pour les planteurs, cette immobilisation signifie une chose simple : l’absence de revenus.

Or, pour des milliers de familles rurales, le cacao reste la principale, sinon l’unique, source de subsistance. Les dépenses scolaires, les soins de santé, l’alimentation quotidienne dépendent directement de la capacité à vendre la récolte. Le ralentissement du circuit de commercialisation s’est ainsi rapidement transformé en tension sociale silencieuse, faite d’endettement informel et d’attente anxieuse.

Une intervention salutaire, mais révélatrice

En lançant une opération de déchargement du cacao à travers Transcao, le Conseil du Café-Cacao assume un rôle de filet social d’urgence. Pour de nombreux planteurs, cette décision sonne comme un soulagement immédiat : leurs produits trouvent enfin un débouché, et l’espoir d’un paiement se profile.

Mais cette réponse pose aussi une question de fond : pourquoi le système de commercialisation n’a-t-il pas été capable d’absorber le choc sans intervention étatique ?
La crise met en lumière la vulnérabilité des producteurs, pris en étau entre des blocages logistiques qu’ils ne maîtrisent pas et un manque de liquidités dans la chaîne de paiement.

Le planteur, maillon toujours le plus exposé

Si l’État intervient, c’est parce que le déséquilibre retombe toujours sur le même acteur : le planteur.
Dans la pratique, les producteurs supportent les retards, les fluctuations du marché et les dysfonctionnements logistiques, sans disposer de véritables marges de manœuvre. Leur dépendance aux coopératives, elles-mêmes tributaires du système bancaire et des exportateurs, limite leur capacité à négocier.

L’opération engagée par le CCC agit donc comme un pare-feu social, évitant que la crise ne dégénère en colère paysanne ou en découragement durable.

La carte du producteur : protection ou nouvelle fracture ?

L’annonce de la généralisation de la Carte du producteur, présentée comme un outil de sécurisation des paiements, ouvre un nouveau chapitre. Sur le principe, le paiement numérique garantit une meilleure traçabilité et réduit les détournements. Pour les planteurs, il s’agit d’une promesse : recevoir effectivement le prix fixé par l’État.

Cependant, sur le terrain, cette transition technologique suscite aussi des interrogations. Tous les producteurs sont-ils prêts à ce virage numérique ? Les zones rurales disposent-elles des infrastructures nécessaires ? Le risque d’exclusion des planteurs les plus âgés ou les moins connectés demeure réel.

Entre assistance et autonomisation

L’intervention du Conseil du Café-Cacao rappelle une réalité persistante : la survie économique des planteurs dépend encore largement de l’action publique. Si l’opération actuelle protège les revenus à court terme, elle souligne aussi l’urgence de réformes structurelles visant à renforcer l’autonomie des producteurs, la solidité des coopératives et la résilience du système de commercialisation.

Car, au-delà des chiffres et des volumes, c’est bien la dignité économique du planteur qui se joue dans cette crise. Un enjeu social majeur pour un pays dont des millions de citoyens vivent, directement ou indirectement, de l’or brun.

Loba Perez

Équipe LeJourPile