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Claude Wilfried Ekanga et Ibrahim Traoré : le panafricanisme à l’épreuve de la cohérence démocratique

ByÉquipe LeJourPile

Oct 11, 2026

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L’opposant camerounais Claude Wilfried Ekanga a séjourné à Ouagadougou, où il a été reçu par les autorités de la transition et s’est exprimé dans le cadre des célébrations de la Révolution progressiste populaire. Défenseur de la souveraineté africaine et adversaire de la longévité du pouvoir de Paul Biya, il affiche également son soutien au capitaine Ibrahim Traoré. Une proximité qui remet au centre du débat les rapports entre indépendance politique, pouvoir militaire et exigences démocratiques.

À Ouagadougou, Claude Wilfried Ekanga a défendu une conviction : la bataille pour l’émancipation de l’Afrique se joue aussi dans les mots, les images et les récits qui façonnent la perception des événements. Invité à intervenir lors des activités liées à la Révolution progressiste populaire, le militant du Mouvement pour la renaissance du Cameroun (MRC), formation politique de Maurice Kamto, a consacré une partie de son discours à la communication comme instrument de souveraineté.

Mais au-delà de cette réflexion, sa présence au Burkina Faso remet en lumière une question politique plus profonde. Comment un opposant qui dénonce l’autoritarisme dans son pays peut-il soutenir un régime militaire arrivé au pouvoir par un coup d’État ? Pour Ekanga, la réponse semble se trouver dans sa lecture souverainiste des transformations en cours au Sahel. Pour ses détracteurs potentiels, cette position peut soulever une interrogation sur la place accordée à la démocratie dans son engagement panafricaniste.

Reprendre le contrôle du récit africain

Devant son auditoire, l’essayiste camerounais a présenté la communication comme un champ de confrontation politique. « Nous sommes dans une guerre communicationnelle. C’est une guerre de la parole, du verbe », a-t-il déclaré, attribuant aux discours le pouvoir de construire des représentations, de légitimer des choix politiques ou de combattre des récits concurrents.

Son analyse s’appuie sur une critique des discours historiques qui ont accompagné la domination coloniale. Évoquant Louis XIV, connu sous le surnom de « Roi-Soleil », Ekanga propose une lecture inverse de cet héritage symbolique. Il dénonce une histoire qui, selon lui, a souvent privilégié le regard des puissances dominantes au détriment de celui des peuples colonisés.

L’objectif, explique-t-il, est de favoriser chez les jeunes Africains un regard critique sur leur passé et sur les rapports de pouvoir contemporains. Cette reconquête du récit s’étend également à l’information sur les conflits. Ekanga appelle ainsi les Africains à ne pas accepter sans examen les analyses diffusées depuis l’étranger.

Cette exigence soulève toutefois une autre nécessité : confronter également les discours des pouvoirs africains à des faits vérifiables. La souveraineté de l’information ne saurait se réduire au remplacement d’un récit extérieur par un récit officiel national.

Ibrahim Traoré, symbole d’une rupture économique

Le soutien d’Ekanga au pouvoir burkinabè repose aussi sur sa lecture de la politique économique défendue par Ibrahim Traoré. Il présente la Révolution progressiste populaire comme une démarche à la fois politique et pédagogique, destinée à convaincre les populations de la nécessité de transformer localement les ressources du pays.

L’industrie textile lui sert d’illustration. Produire du coton sans maîtriser les étapes de sa transformation revient, selon cette logique, à rester dépendant de chaînes de valeur contrôlées ailleurs. « Nous avons la matière première et la matière grise. Nous devons être au début et à la fin de la chaîne », a-t-il soutenu.

Ekanga voit dans cette orientation une continuité avec l’héritage de Thomas Sankara, figure historique du souverainisme burkinabè. Il présente Ibrahim Traoré comme un dirigeant qui explique ses choix et cherche à leur donner un sens collectif, allant jusqu’à le qualifier de « plus grand enseignant de la République du Faso ».

Cette appréciation reste celle de l’orateur. L’ambition de transformation économique et les discours sur l’autonomie productive doivent être distingués de l’évaluation concrète des résultats obtenus, laquelle nécessite des données indépendantes.

La même prudence s’impose concernant les affirmations relatives à la situation sécuritaire. Ekanga a contesté les déclarations selon lesquelles les groupes armés contrôleraient 80 % du territoire burkinabè, en invoquant la tenue de manifestations publiques dans plusieurs villes. Or, la tenue d’événements dans certaines localités ne suffit pas à établir le niveau de contrôle territorial à l’échelle nationale.

Le pouvoir militaire face aux principes démocratiques

C’est sur le terrain institutionnel que le positionnement d’Ekanga appelle le débat le plus sensible. En exil en Europe, le militant camerounais s’oppose à Paul Biya et critique la prolongation de son pouvoir. Son engagement politique s’inscrit dans un contexte où la question de l’alternance demeure centrale au Cameroun.

Au Burkina Faso, en revanche, il exprime son soutien à Ibrahim Traoré, arrivé au pouvoir après le renversement du lieutenant-colonel Paul-Henri Sandaogo Damiba, lui-même arrivé au pouvoir par un coup d’État. La transition burkinabè s’inscrit donc dans une rupture avec l’ordre constitutionnel, au nom notamment de la souveraineté et de la lutte contre l’insécurité.

Ces contextes sont différents et ne peuvent être assimilés mécaniquement. Ils invitent néanmoins à interroger les critères utilisés pour juger la légitimité d’un pouvoir. La souveraineté nationale, la capacité à résister aux pressions étrangères et la recherche d’une autonomie économique constituent des enjeux politiques distincts de la représentation des citoyens, de la liberté d’expression et du contrôle démocratique des dirigeants.

Dès lors, soutenir une transition militaire au nom de la souveraineté tout en dénonçant la concentration du pouvoir ailleurs suppose d’expliciter les principes qui fondent cette différence de traitement. L’opposition à une influence extérieure ne répond pas, à elle seule, à la question de la durée du pouvoir ni aux garanties institutionnelles accordées aux citoyens.

« L’albinos noir » : une association sans preuve

Le séjour d’Ekanga a également alimenté des commentaires autour d’une formule attribuée à Ibrahim Traoré en septembre 2025 : « Bientôt, nous parlerons d’un albinos noir. » Parce que l’essayiste camerounais est atteint d’albinisme et qu’il affiche une proximité avec les autorités burkinabè, certains ont rapproché son arrivée à Ouagadougou de cette déclaration.

Toutefois, aucun élément présenté ne permet de confirmer que le chef de l’État faisait référence à Ekanga. L’hypothèse demeure donc spéculative. La coïncidence entre la formule et les caractéristiques de l’opposant ne constitue pas une preuve d’un lien politique particulier.

Une question qui dépasse le cas Ekanga

Au fond, l’intervention de Claude Wilfried Ekanga illustre les tensions qui traversent une partie du débat panafricaniste. La critique de l’héritage colonial, la revendication d’une autonomie économique et le refus de la dépendance extérieure peuvent nourrir une réflexion légitime sur l’avenir des États africains. Mais leur portée dépend aussi de la place accordée aux libertés et à la participation politique des populations.

La souveraineté ne se limite pas à la capacité d’un État à décider sans intervention étrangère. Elle implique également de s’interroger sur ceux qui décident, sur les mécanismes de contrôle du pouvoir et sur les moyens dont disposent les citoyens pour faire entendre leur voix.

Le passage d’Ekanga à Ouagadougou ne suffit pas à établir une contradiction définitive dans son parcours. Il met cependant en évidence une question incontournable pour tout projet politique qui se réclame de l’émancipation : l’indépendance à l’égard de l’extérieur peut-elle être considérée comme pleinement accomplie si la question des libertés et de la responsabilité des dirigeants reste au second plan ?

Ljp