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Côte d’Ivoire : 62 milliards de dollars pour la transition climatique, un objectif ambitieux, mais réaliste ?

ByÉquipe LeJourPile

Mar 25, 2026

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La ville historique de Grand-Bassam, à 40 km au sud-est d’Abidjan, a été le théâtre, du 18 au 20 mars 2026, d’un atelier national crucial sur la mise en œuvre des Contributions Déterminées au niveau National (CDN 3.0). L’objectif annoncé : mobiliser plus de 62 milliards de dollars américains pour concrétiser les engagements climatiques de la Côte d’Ivoire.

Si le cadre est ambitieux – réduire de 33 % les émissions de gaz à effet de serre et porter les énergies renouvelables à 50 % du mix électrique d’ici 2030 –, plusieurs experts s’interrogent sur la faisabilité réelle de cette enveloppe colossale.

Un chiffre impressionnant, mais un défi logistique et financier immense

Selon Indira Yanni-Domingo, directrice de cabinet adjointe représentant le ministère de l’Environnement et de la Transition écologique, ces 62 milliards de dollars correspondent à l’ensemble des besoins d’investissement pour financer des infrastructures vertes, soutenir la reforestation, développer l’agroforesterie et renforcer la résilience des populations vulnérables.

Mais pour des analystes financiers, la question reste entière : comment mobiliser une telle somme sur moins d’une décennie ? Le PIB annuel de la Côte d’Ivoire étant d’environ 70 milliards de dollars, cela reviendrait à consacrer près de 9 % du produit national chaque année au financement climatique, ce qui pose un dilemme budgétaire majeur.

Guillaume Vermeulen, représentant d’Expertise France, a admis lors des débats que « la vraie question n’est pas seulement d’identifier les projets, mais de les rendre crédibles et attractifs pour les investisseurs internationaux, tout en garantissant leur rentabilité sociale et économique. »

Entre ambition et réalité : quels mécanismes de financement ?

L’atelier a insisté sur la nécessité de construire un portefeuille national de projets « bancables », mais plusieurs points restent en suspens :

La dépendance aux financements extérieurs : banques multilatérales, fonds verts et bailleurs internationaux seront essentiels, mais ces sources restent souvent conditionnées à des garanties de gouvernance et de transparence.

La mobilisation du secteur privé national : les entreprises locales disposent de ressources limitées et d’une aversion au risque pour des investissements à long terme sur le climat.

La cohérence institutionnelle : plusieurs ministères et agences sont impliqués, mais l’absence d’un guichet unique centralisé pourrait ralentir la coordination et l’exécution des projets.

Selon des experts présents, sans un mécanisme de suivi rigoureux et des incitations claires, les projets risquent de stagner ou de ne jamais atteindre l’échelle nécessaire pour réduire réellement les émissions et restaurer les écosystèmes forestiers.

Les projets phares : entre ambition et complexité technique

L’atelier a présenté plusieurs projets emblématiques :

Reforestation et agroforesterie : restaurer les paysages forestiers tout en intégrant l’agriculture durable. Cela implique non seulement la plantation d’arbres, mais aussi la formation des communautés locales, la protection contre les feux et le suivi scientifique.

Transition énergétique : porter les énergies renouvelables à 50 % du mix électrique. La construction de centrales solaires et hydrauliques nécessite des partenariats complexes avec des investisseurs étrangers et une planification technique sophistiquée pour garantir la stabilité du réseau.

Résilience des populations vulnérables : adaptation aux impacts climatiques, qui englobe la gestion des ressources en eau, la protection des littoraux et la prévention des catastrophes naturelles.

Ces initiatives, bien qu’ambitieuses, nécessitent des compétences techniques avancées, une gouvernance efficace et un suivi financier strict, points qui restent des défis majeurs pour le pays.

La mobilisation internationale : un levier, mais pas une solution miracle

L’atelier bénéficie du soutien de l’Union européenne, du PNUD, de la GIZ et du Global Green Growth Institute. Ces partenaires apportent expertise, financement et appui technique.

Pour autant, la dépendance aux bailleurs comporte des risques : fluctuations des aides, conditions politiques, exigences de cofinancement et contraintes de reporting. Les experts soulignent que sans une mobilisation complémentaire des ressources nationales, atteindre les 62 milliards de dollars reste hypothétique.

Une échéance serrée

Les CDN 3.0 fixent des objectifs pour 2030, ce qui laisse moins de cinq ans pour transformer les ambitions en projets tangibles. Selon les participants, la rapidité de mise en œuvre sera cruciale : tout retard risque non seulement de compromettre les objectifs nationaux, mais aussi de réduire la crédibilité de la Côte d’Ivoire auprès des partenaires internationaux.

Indira Yanni-Domingo a insisté sur la nécessité de transformer l’urgence climatique en action politique et stratégique, rappelant que « la réussite dépendra de la cohérence des politiques, de la transparence financière et de l’adhésion de tous les acteurs, publics et privés ».

Ambition, vigilance et réalisme

L’atelier de Grand-Bassam a permis de poser des bases solides pour traduire les engagements climatiques ivoiriens en projets concrets. Mais les 62 milliards de dollars nécessaires restent un défi colossal. La réussite dépendra de la capacité du pays à mobiliser des ressources nationales, attirer des investisseurs internationaux, et surtout, à mettre en place une gouvernance transparente et efficace.

La transition climatique en Côte d’Ivoire se joue donc à un double niveau : technique et financier. Si la stratégie est correctement exécutée, le pays pourrait devenir un modèle régional de résilience et de durabilité. À défaut, les ambitions risquent de rester sur le papier, exposant le pays aux conséquences d’un climat en mutation et à la pression des partenaires internationaux.

Loba P.