👁 6,279 vues
Longtemps symbole de tracas pour des millions d’Ivoiriens, le paiement des factures d’électricité s’est transformé en une expérience fluide et autonome, grâce à la digitalisation. Du souvenir amer des files d’attente à l’aube aux recharges instantanées via mobile, toute une histoire nous plonge dans les coulisses d’une révolution silencieuse mais décisive, portée par des usagers, des start-up et un profond désir de dignité retrouvée.
Il est 4h45 du matin dans le quartier d’Adjamé, quelques années en arrière, à Abidjan.
Dans la pénombre bleutée qui précède le lever du soleil, une vingtaine de silhouettes se dessinent déjà devant l’agence de la Compagnie Ivoirienne d’Électricité (CIE). Assis sur des briques, des seaux ou simplement debout contre le mur, chacun attend son tour dans un silence résigné. Sur le sol, trois petits cailloux marquent les places de ceux qui sont « sortis uriner mais sont là depuis 3h du matin ».
Scène ordinaire d’hier, devenue presque anecdotique aujourd’hui. Depuis l’introduction des compteurs intelligents à carte et la montée en puissance des applications de paiement mobile, cette routine harassante recule. Mais les souvenirs restent vivaces.
« On faisait rang avec des cailloux »
Amadou Traoré, ex-livreur de gaz à Yopougon, se souvient avec précision des galères.
« Mon vieux me donnait l’argent pour aller payer la facture. C’était tout un rituel. Je me réveillais à 4h, je partais faire le rang. Mais tu arrives, il y a déjà du monde. Et parfois, c’est les cailloux qui te disent qui était là avant toi ! »
Entre les pannes d’Internet, les erreurs de saisie, les longues heures de queue, et les pénalités injustes infligées en cas de retard, les usagers enchaînaient frustration et fatigue.
« Une fois, j’ai dormi devant l’agence de la 7e tranche. Et le matin, on m’a dit que le système est tombé. Je suis rentré bredouille. »
Le tournant : des compteurs à carte et des applis
Depuis plus de 10 ans, la CIE a commencé l’installation progressive de compteurs prépayés intelligents, appelés « Cashpower ». Plus besoin d’attendre, plus de pénalité si on n’a pas payé à temps : l’usager recharge lui-même, selon ses moyens.
Fatou Bamba, couturière à Treichville, est une adepte du système :
« Moi j’ai mon Cashpower. Si j’ai 1 000 F, je mets 1 000 F. Et je ne dois rien à personne. Pas de stress, pas de pénalité. »
Elle utilise l’application Djamo, qui permet de faire des transactions sans frais.
« Je suis allergique aux frais de service. Même si c’est 50 francs ! Djamo, c’est gratuit et rapide. Dès que courant coupe, je recharge depuis mon téléphone. »
Elle montre fièrement son petit tableau de consommation accroché près de sa machine à coudre.
« Je surveille ce que je consomme. Depuis que j’ai laissé tomber le post-paiement, j’économise. »
Des acteurs qui accompagnent la transition
Cette évolution n’est pas que le fruit de la technologie. Des structures locales ont joué un rôle dans la sensibilisation. Awa Kouyaté, responsable de la start-up Énergie Mobile, mène des campagnes d’information dans les quartiers populaires.
« Au début, les gens pensaient que c’était un piège pour les couper plus vite. On a organisé des démonstrations, on a formé les jeunes à aider les anciens à recharger. »
Pour elle, cette digitalisation est aussi une affaire de justice sociale :
« Ce sont toujours les plus pauvres qui perdaient une journée de travail pour aller payer une facture. Avec le prépayé, ils peuvent gérer selon leurs revenus. Le paiement digital, c’est la seule modernité qui est vraiment entrée dans notre quotidien sans demander notre avis. Et ça marche. », se réjouit l’actrice de terrain Awa Kouyaté.
Beaucoup avaient peur du nouveau système, mais les efforts de sensibilisation de proximité ont porté leurs fruits. « Avant, on envoyait les enfants payer, maintenant ce sont eux qui nous apprennent à recharger ! », indique Mamie Léontine, retraitée à Cocody. Ce progrès, selon Ismaël Koné, plombier à Abobo, ce n’est pas seulement le courant. C’est du respect pour notre temps. », qui n’a eu recours à aucun référendum.
Une jeunesse connectée… mais détachée de la mémoire
Le contraste est frappant avec la génération actuelle. Mohamed, 18 ans, lycéen à Cocody, ne comprend pas toujours l’émotion de ses parents face à la carte :
« Moi je sais que le compteur se recharge avec le téléphone. Aller dans une agence, faire la queue ? Je n’ai jamais fait ça.»
Fatou sourit, mi-amusée, mi-amère. « Ces petits ne savent pas ce qu’on a vécu. C’est pour ça qu’ils râlent même quand on leur demande d’aller mettre le code au compteur ! », lance-t-elle.
Une révolution silencieuse mais déterminante
La modernisation du paiement de l’électricité est un progrès discret mais profond. Elle illustre comment des solutions techniques, combinées à des relais de terrain, peuvent transformer radicalement le quotidien, surtout dans les quartiers défavorisés.
Derrière chaque recharge mobile, il y a une journée gagnée, une file évitée, une dignité restaurée.
Et pour ceux qui ont connu les anciens rangs, il y a une fierté douce : celle d’avoir traversé l’ancien monde pour accéder à plus d’autonomie.
La distribution des compteurs à carte, aussi appelés compteurs prépayés, a débuté en Côte d’Ivoire dans le cadre du Programme Electricité Pour Tous (PEPT). Ces compteurs permettent aux clients de payer leur consommation d’électricité à l’avance en achetant des unités d’énergie. La Compagnie Ivoirienne d’Electricité (CIE) est en charge de la mise en œuvre de ce programme et de la distribution de ces compteurs.
Fonctionnement du compteur
La Compagnie Ivoirienne d’Electricité se tourne désormais vers les compteurs de l’avenir, les SMART-METERS (compteurs intelligents).L’avènement des compteurs intelligents sur nos réseaux de distribution, va :
D’une part, faciliter l’exploitation et la gestion des réseaux de distribution
De l’autre, améliorer la prise en charge de la clientèle pour un traitement rapide de ses demandes et de ses réclamations.
Ce nouveau compteur offre plusieurs fonctionnalités innovantes :
La gestion à distance du compteur installé chez le client, pour une meilleure réactivité (télégestion)
L’exécution rapide des demandes des clients (rechargement en énergie, réglage de la Puissance Souscrite, etc.)
Le traitement rapide des anomalies (dépannage à distance du compteur)
Votre compteur est livré avec une carte sur laquelle votre numéro de compteur est marqué.
Dans le cas contraire, il suffit de saisir le code 700 et valider. Votre numéro de compteur apparaitra sur l’écran de votre compteur.
Programme Électricité pour Tous : des branchements à coût réduit pour les foyers modestes
Le ministre du Pétrole et de l’Énergie, Adama Toungara, a détaillé le « Programme Électricité pour Tous » lancé le 27 mai 2014. Ce dispositif vise à faciliter l’accès à l’électricité pour les ménages ivoiriens à faibles revenus. Il prévoit un kit complet de branchement (disjoncteurs, coffrets, ampoules économiques) pour les abonnés de 5 ampères, moyennant un paiement initial de 1.000 FCFA et des mensualités de 2.000 FCFA pendant 10 ans.
Alors que le taux d’accès à l’électricité atteint 70 % et la couverture nationale 40 %, seuls 26 % des foyers (1,1 million sur 4 millions) sont réellement connectés au réseau. Pour le gouvernement, ce déséquilibre est inacceptable. D’ici trois mois, annonçait-il, les premiers bénéficiaires du programme devraient être raccordés, avec pour objectif d’électrifier 200.000 ménages par an jusqu’en 2020.
Ce programme s’inscrit dans la volonté de l’État, à en croire les autorités, de réduire le coût de la vie et d’atteindre une électrification totale des localités ivoiriennes.
Loba Perez



