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À seulement 24 heures de l’ouverture des urnes pour élire le président de l’Union nationale des journalistes de Côte d’Ivoire, la justice a suspendu le 12ᵉ congrès. Derrière ce blocage se dessinent des enjeux politiques, juridiques et stratégiques, révélant les fragilités de la gouvernance professionnelle et les tensions qui agitent le monde des médias ivoiriens.
Une crise interne aux relents politiques
La suspension du congrès par le juge des référés n’est pas un simple épisode procédural. Elle survient alors que la candidature de Franck Ettien, figure controversée, est contestée par le « Collectif pour le respect des textes », proche de sa rivale Marie Laure N’Goran.
Les griefs portent officiellement sur des cotisations non à jour et sur une possible incompatibilité de fonction, Ettien ayant occupé récemment le poste de directeur de cabinet au Conseil régional du Gbôklè. Officieusement, la bataille reflète une lutte pour le contrôle stratégique de la faîtière des journalistes, une instance centrale dans le dialogue avec l’État et les partenaires institutionnels.
Cette rivalité illustre la dimension politique du leadership journalistique en Côte d’Ivoire. Le président de l’UNJCI détient non seulement une influence sur l’organisation interne de la profession, mais aussi sur l’attribution d’accréditations et la représentation de la presse dans les instances officielles. La crise dépasse donc le cadre corporatif pour toucher à l’autorité symbolique de la presse dans le pays.
Une dimension juridique complexe
La décision du juge des référés repose sur le principe d’un doute sérieux sur l’éligibilité d’un candidat, prévu par le droit ivoirien pour prévenir un trouble imminent. La justice suspend le congrès sine die, en attendant l’examen au fond du dossier.
Le cœur du litige repose sur :
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La validité du fichier électoral et la mise à jour des cotisations,
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L’incompatibilité alléguée des fonctions d’Ettien avec la présidence de l’UNJCI.
L’équipe du candidat conteste ces points, affirmant que toutes les conditions statutaires sont respectées et que la démission de ses fonctions administratives l’autorise à concourir.
La décision finale de la justice pourrait créer un précédent pour les organisations professionnelles en Côte d’Ivoire. Elle déterminera jusqu’où la juridiction peut intervenir dans des conflits internes et comment les associations devront renforcer leurs mécanismes de contrôle pour prévenir les contestations.
Lecture stratégique “off record”
Au‑delà du juridique et du politique, la situation révèle une stratégie de positionnement et de contrôle.
Accès aux ressources et à l’influence : Le président de l’UNJCI gère des relations avec les institutions, partenaires et bailleurs, ainsi que l’attribution d’accréditations, ce qui confère un pouvoir indirect mais réel.
Fragmentation potentielle de la profession : Une crise prolongée peut créer des camps durables, affaiblissant la capacité collective des journalistes à défendre leurs droits et à maintenir une voix unie.
Vulnérabilité face aux acteurs externes : Ministères, sponsors ou autorités politiques peuvent exploiter la division pour imposer leur agenda ou influencer certaines décisions.
Cette lecture stratégique souligne que cette crise dépasse le simple conflit interne et touche à l’autonomie et à la crédibilité de la presse ivoirienne.
Les perspectives et scénarios
Trois scénarios principaux se dessinent :
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Apaisement rapide : le jugement au fond tranche clairement, accepté par tous, et le congrès est reprogrammé.
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Blocage prolongé : recours multiples, radicalisation des camps, fracture durable.
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Réforme institutionnelle : audit du fichier électoral, clarification des statuts et renforcement des mécanismes internes.
Chaque scénario a un impact direct sur la crédibilité de l’UNJCI, la confiance des journalistes et l’image de la presse dans l’espace public. La suspension du 12ᵉ Congrès de l’UNJCI est un révélateur des fragilités de la gouvernance professionnelle et de la politisation latente dans le secteur médiatique ivoirien. La décision finale ne sera pas seulement un verdict juridique : elle constituera un test de cohésion, d’indépendance et de résilience pour toute la profession. Dans un pays où la presse joue un rôle central dans le débat démocratique, la manière dont l’UNJCI gèrera cette crise enverra un signal fort à ses membres et à l’opinion nationale.
Ljp
