👁 7,135 vues
La rencontre organisée le 18 mars 2026 à Cocody, à Abidjan, par l’Union des entreprises du monde agricole et forestier (Unemaf) met en lumière une réalité préoccupante : la tentative de rapprochement entre agriculture et forêt intervient après des décennies de gestion fragmentée, voire contradictoire, des ressources naturelles en Côte d’Ivoire.
Une déforestation massive… connue mais peu anticipée
Le constat dressé par Yoro Bi Tizié est sans appel : de 16 millions d’hectares de forêt à seulement 2,9 millions aujourd’hui. Une chute vertigineuse qui n’est ni récente ni imprévisible.
Depuis plusieurs décennies, les alertes se multiplient sans qu’une réponse structurelle cohérente ne soit réellement mise en œuvre. L’expansion agricole — notamment pour les cultures de rente — a été encouragée sans encadrement suffisant, dans un contexte où la pression foncière n’a cessé de croître.
Agriculture : moteur économique… mais angle mort écologique
Si l’agriculture est régulièrement désignée comme principale responsable, cette lecture masque une réalité plus complexe :
- absence de politique d’intensification efficace
- faiblesse de l’encadrement technique des producteurs
- tolérance implicite de pratiques extensives dans les zones forestières
Autrement dit, la déforestation apparaît moins comme une dérive incontrôlée que comme le produit d’un modèle économique assumé, mais non soutenable.
Exploitation forestière : une régulation insuffisante
À cette pression agricole s’ajoute celle de l’exploitation forestière. Comme le reconnaissent implicitement les acteurs du secteur, l’exploitation du bois reste marquée par :
- un déficit de contrôle
- des pratiques parfois informelles
- une faible traçabilité des ressources
Dans ce contexte, la responsabilité ne peut être limitée aux seuls agriculteurs. Elle engage également les acteurs industriels et les dispositifs de régulation étatique.
Une “synergie” encore théorique
Le discours sur la complémentarité entre agriculture et forêt, porté par Yoro Bi Tizié, marque une évolution conceptuelle. Mais sur le terrain, cette synergie reste largement théorique.
Les obstacles identifiés — techniques, réglementaires, institutionnels — traduisent en réalité un déficit de gouvernance. L’absence de coordination entre ministères, la complexité du cadre foncier et le manque d’incitations économiques freinent toute transition effective.
Reboisement : solution ou illusion ?
L’optimisme affiché par Boubacar Ben Salah autour des efforts de reboisement mérite d’être nuancé.
Si des initiatives existent, elles soulèvent plusieurs interrogations :
- quelle qualité écologique des plantations ?
- quelle durabilité dans le temps ?
- quelle protection contre les pressions foncières ?
Sans réforme du modèle agricole, le reboisement risque de rester une réponse partielle, incapable de compenser les pertes structurelles.
Une responsabilité partagée mais diluée
L’atelier aura permis de réunir une diversité d’acteurs : administrations, entreprises, coopératives, partenaires techniques.
Mais cette multiplicité d’intervenants pose aussi une question centrale : qui porte réellement la responsabilité ?
L’absence de leadership clair et de mécanismes contraignants pourrait transformer cette dynamique de concertation en simple exercice de communication.
Conclusion : une urgence politique plus qu’un défi technique
Au-delà des discours, la crise forestière en Côte d’Ivoire est avant tout une crise de gouvernance.
La transition vers une coexistence durable entre agriculture et forêt nécessitera :
- des arbitrages politiques forts
- une réforme foncière approfondie
- des mécanismes de contrôle réellement appliqués
Sans cela, la “synergie” évoquée risque de rester un concept, tandis que le couvert forestier continue de disparaître.
Ljp
