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Après des mois de tensions consécutives au coup d’État du 26 juillet 2023 au Niger, Alger et Niamey affichent un rapprochement assumé. Derrière les déclarations de solidarité, la relance de la coopération bilatérale s’inscrit dans une équation sécuritaire, énergétique et géopolitique complexe au Sahel.
La fin d’une « froideur » diplomatique
La visite du président nigérien, le général Abdourahamane Tiani, à Alger marque un tournant symbolique. Reçu par son homologue algérien Abdelmadjid Tebboune, le chef de la transition nigérienne a participé à une conférence de presse conjointe scellant, selon les deux parties, la fin d’une période de « froideur » entre les deux capitales.
« La sécurité du Niger est indissociable de celle de l’Algérie », a déclaré Abdelmadjid Tebboune, assurant que son pays serait « toujours aux côtés » de Niamey. Une affirmation lourde de sens dans un contexte régional marqué par l’instabilité chronique et la redéfinition des alliances au Sahel.
Ce rapprochement intervient après plusieurs mois de tensions diplomatiques liées au coup d’État du 26 juillet 2023 au Niger, qui avait entraîné des sanctions de la CEDEAO et un refroidissement des relations entre Niamey et plusieurs partenaires occidentaux.
Une coopération relancée sur des secteurs clés
Officiellement, Alger et Niamey annoncent une reprise « totale » des projets communs. Les domaines évoqués couvrent un spectre large : sécurité, hydrocarbures, électricité, formation militaire et universitaire, infrastructures de transport.
Parmi les projets structurants cités figurent :
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La route transsaharienne, axe stratégique reliant l’Algérie à plusieurs pays d’Afrique subsaharienne.
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Le projet ferroviaire entre les deux pays.
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Le développement du bloc pétrolier de Kafra, situé dans le nord du Niger.
Ces annonces traduisent une volonté politique claire de réactiver un partenariat ancien, fondé sur une frontière commune de près de 1 000 kilomètres et des intérêts stratégiques partagés.
Mais au-delà des déclarations, la mise en œuvre concrète de ces projets reste conditionnée par deux variables majeures : le financement et la sécurité.
Une équation sécuritaire centrale
Sur le plan stratégique, l’Algérie réaffirme sa doctrine de non-ingérence. Depuis le début de la crise nigérienne, Alger s’est opposée à toute intervention militaire étrangère visant à rétablir l’ordre constitutionnel.
« Aucun Algérien, aucun Africain ne saurait comprendre que l’Algérie prête son territoire pour agresser un pays africain », a déclaré le président Tiani depuis Alger, saluant la position algérienne.
Cette posture permet à Alger de se positionner comme acteur stabilisateur et défenseur de la souveraineté des États. Elle renforce également son image de puissance régionale soucieuse de solutions politiques plutôt que militaires.
Cependant, cette doctrine s’inscrit dans un environnement géopolitique en pleine mutation. Le Sahel est devenu un espace de compétition d’influence entre puissances régionales et partenaires extérieurs. La recomposition des alliances, notamment après le retrait ou la réduction de la présence militaire occidentale dans certains pays sahéliens, ouvre un nouveau chapitre stratégique.
Dans ce contexte, le rapprochement algéro-nigérien participe d’un rééquilibrage des rapports de force au sud de la Méditerranée.
Des enjeux énergétiques et logistiques déterminants
Sur le plan économique, la coopération bilatérale est loin d’être anodine. Le Niger, pays enclavé, dépend fortement des corridors régionaux pour exporter ses ressources, notamment l’uranium et le pétrole.
Pour Niamey, renforcer l’axe avec Alger peut représenter une diversification stratégique de ses partenariats et de ses débouchés logistiques.
De son côté, l’Algérie cherche à consolider sa profondeur stratégique au sud. La valorisation des infrastructures transsahariennes s’inscrit dans une ambition plus large d’intégration africaine et de connexion entre le Maghreb et l’Afrique subsaharienne.
La route transsaharienne et les projets ferroviaires sont ainsi présentés comme des leviers d’intégration économique régionale. Ils pourraient, à terme, fluidifier les échanges commerciaux et renforcer l’interdépendance entre les deux pays.
Des contraintes structurelles persistantes
Malgré l’optimisme affiché, plusieurs obstacles demeurent.
Premièrement, la situation sécuritaire au Sahel reste fragile. Les groupes armés actifs dans la région compliquent la sécurisation durable des axes logistiques et des zones d’exploitation énergétique.
Deuxièmement, la question du financement est centrale. Les grands projets d’infrastructure exigent des investissements conséquents. Or, les budgets publics, tant en Algérie qu’au Niger, restent sensibles à la volatilité des recettes issues des hydrocarbures.
Pour Alger, dont l’économie dépend largement des exportations énergétiques, la fluctuation des cours internationaux peut limiter la marge de manœuvre budgétaire.
Pour Niamey, confronté à des sanctions et à des tensions diplomatiques depuis 2023, l’accès aux financements extérieurs demeure incertain.
Une relance stratégique mais fragile
Le rapprochement entre Alger et Niamey envoie un signal politique fort : celui d’un partenariat qui dépasse les contingences diplomatiques immédiates.
Il traduit une convergence d’intérêts sécuritaires et énergétiques dans un espace sahélien en recomposition rapide.
Cependant, la réussite de cette relance dépendra de la capacité des deux États à transformer les déclarations en réalisations concrètes, à mobiliser des ressources financières durables et à stabiliser un environnement sécuritaire encore précaire.
Au-delà des symboles, c’est la crédibilité d’un axe stratégique maghrébo-sahélien qui se joue.
Ljp
